On me demande souvent ce que signifient mes tatouages.
La réponse courte serait : ils racontent une histoire.
La réponse longue est plus intéressante : ils racontent une transformation, celle qui a commencé après un burn-out, mais qui ne se résume ni à une « guérison » magique ni à un avant/après bien rangé.
Mon corps est devenu peu à peu un Grimoire vivant. Chaque créature y a une place, une fonction, une voix. Pas seulement comme motif esthétique — même si la beauté compte énormément — mais comme repère dans une mythologie intime : un langage pour parler de ce qui brûle, de ce qui relie, de ce qui éclaire et de ce qui change.
Du chaos à l’harmonie
Au centre de cette cosmogonie se trouve une phrase :
Ex Corde Chaos, Harmoniam Fingo.
Du cœur du chaos, je forge l’harmonie.
Pendant longtemps, j’aurais probablement entendu le mot « chaos » comme beaucoup d’entre nous : le désordre, l’imprévisible, ce qui doit être évité ou tenu à distance.
Pourtant, le chaos n’est pas forcément le bordel.
Dans la théorie du chaos, il existe des systèmes impossibles à prévoir précisément, mais qui ne produisent pas n’importe quoi. Des formes, des motifs et des trajectoires peuvent émerger de l’instabilité. L’enjeu n’est donc pas nécessairement de tout verrouiller : c’est de trouver les repères, les valeurs et les pratiques qui permettent de naviguer sans perdre le cap.
Cette idée résonne profondément avec mon histoire. Après le burn-out, il ne s’agissait pas de revenir à l’identique, comme si rien ne s’était passé. Il fallait accepter que certaines choses avaient brûlé, que certaines certitudes ne tenaient plus, et apprendre à créer autre chose à partir de là.
Typhon, le feu intérieur
C’est ici qu’intervient Typhon, le grand projet en cours sur mon dos.
Dans la mythologie grecque, Typhon est une figure monstrueuse, liée aux tempêtes, aux profondeurs telluriques et à l’affrontement avec Zeus. Il est aussi le père d’une part importante du bestiaire grec : Cerbère, l’Hydre, la Chimère et d’autres créatures nées aux frontières de l’ordre établi.
Dans ma lecture personnelle, Typhon n’est ni un démon à exorciser ni un monstre que je voudrais enfermer sous une montagne.
Il représente une puissance intérieure : la braise, la colère, l’intensité, les bifurcations, tout ce qui pourrait devenir destructeur si cela restait sans conscience ni cadre. Mais il est aussi fécond. Il est la source d’où peuvent émerger des formes nouvelles.
Je porte en moi Typhon : la force qui pourrait être du pur bordel, mais que je choisis d’habiter comme chaos créatif d’où sort mon propre bestiaire.
Typhon devient ainsi moins une figure de destruction qu’une question : que faisons-nous de ce qui nous dépasse ? Tentons-nous de le nier ? De le contrôler jusqu’à nous enfermer dans nos propres murs ? Ou apprenons-nous à le reconnaître, à lui donner une forme et à en assumer la puissance ?
Un bestiaire pour habiter ses contradictions
Les créatures qui apparaissent sur mes bras et mes jambes ne sont pas des décorations indépendantes. Elles sont des réponses différentes à cette question.
Le versant du feu et des racines
- Elyon, le phénix, parle de renaissance. Mais pas d’un retour au passé : renaître, c’est accepter qu’après l’incendie quelque chose change définitivement.
- Lyron, le loup-garou, représente l’intégration de la part instinctive, de l’ombre et de la contradiction. Il ne s’agit pas de nier ce qui gronde, mais de ne pas le laisser dévorer tout le reste.
- Olga, le Dahu vosgien, garde les détours, la mémoire des rires et l’importance de ne pas prendre son propre cheminement trop au sérieux.
- Kairon, dragon-séraphin-salamandre, incarne le feu juste : celui qui protège, révèle et transforme, mais qui sait aussi consumer ce qui empoisonne.
Le versant de la lumière et des marées
- Haja, le triton cybernétique, explore le lien entre chair et code, entre technologie et relation humaine.
- Polochon, le cyber-poisson, rappelle que la légèreté, le jeu et les souvenirs ne sont pas des futilités : ils maintiennent l’humain vivant dans les flux.
- Solara, la licorne de l’aube, porte une lumière qui ne flatte pas toujours, mais qui aide à traverser les mirages et à regarder ce qui est vrai.
- Thala, le dragon hippocampe, veille sur les transformations lentes : celles qui ne se font pas en un grand soir, mais par des inflexions répétées, des marées et des pas progressivement réorientés.
Un grimoire, pas une armure
Ce qui relie ces figures, c’est le Grimoire.
Pour moi, le Grimoire représente un cadre vivant : non pas une prison destinée à étouffer le chaos, mais un ensemble de repères capables de lui donner un sens. Une manière de poser des limites sans renoncer au mouvement, de tenir une direction sans croire que l’on peut tout prévoir.
C’est aussi une vision qui irrigue ma manière de travailler et de manager.
Je ne crois ni au contrôle total, ni au laisser-faire. Je crois qu’un collectif a besoin d’un cap clair, de règles lisibles, de confiance et de vérité. Il a aussi besoin de pouvoir exprimer les tensions, apprendre, ajuster et parfois changer de trajectoire.
L’harmonie n’est pas l’absence de conflit. Elle n’est pas non plus une perfection immobile. Elle est une construction vivante, toujours inachevée, qui demande de l’attention, de la lucidité et parfois du courage.
La suite s’écrit sur la peau
Mes tatouages ne sont donc pas là pour raconter que je serais devenu une version parfaite de moi-même.
Ils sont là pour me rappeler que la transformation continue.
Ils parlent du feu qui renaît, de l’instinct qui demande à être reconnu, des détours qui sauvent, des vérités qui éclairent, des changements qui prennent leur temps et des liens qui doivent rester humains — même au milieu de la complexité, des écrans, des crises ou des tempêtes.
Mon corps n’est pas une vitrine. Il est un livre en cours d’écriture.
Et, page après page, j’essaie de rester fidèle à cette devise :
Du cœur du chaos, je forge l’harmonie.