Hier, j’étais assis dans un shop de tatouage, à parler avec des artistes qui ont fait du dessin leur quotidien.
Ils me racontaient cette ambivalence étrange : être heureux que le tatouage soit devenu une source de revenus stable… et en même temps avoir peur de dégoûter du dessin, de cette passion qui les a amenés là.
Ce n’était pas des discours de gens blasés.
C’était plutôt : « Je suis content·e que ça marche. Mais si chaque trait, chaque motif, chaque croquis finit par être associé à un devis, un client, un post Insta… qu’est-ce qu’il reste de mon dessin pour moi ? »
Je suis rentré avec cette phrase en tête, et très vite, mon cerveau de dev a fait le pont.
Tatoueurs, développeurs : mêmes mécaniques, décor différent
Un tatoueur passionné qui vit de son art, c’est un peu l’équivalent d’un développeur passionné qui a fait du code son métier.
À côté, il ou elle garde souvent des side projects : un carnet de croquis, des flashs jamais sortis, des expérimentations graphiques. Nous, on a GitHub, des scripts obscurs, des prototypes jamais déployés, des frameworks qu’on teste pour le plaisir.
Dans les deux cas, on retrouve une structure récurrente :
- On a commencé par amour.
- On a continué par vocation.
- On a fini par en faire notre gagne-pain.
Et à partir de là, tout se mélange :
Le même geste – dessiner, coder – alimente à la fois le salaire, l’ego pro, l’identité sociale, le besoin de reconnaissance, la curiosité, l’envie de créer.
La ligne entre le « boulot » et le « pour moi » devient floue, voire inexistante.
Quand tout devient production
Ce que j’entendais chez ces tatoueurs, c’est le moment où tout devient production.
Le dessin n’est plus seulement un refuge ou un terrain de jeu, c’est :
- Un rendez-vous calé sur agenda.
- Un contrat implicite avec un client.
- Une vitrine sur les réseaux.
- Une attente de performance régulière.
Le dev passionné connaît très bien ce glissement.
On commence par bidouiller un jeu en 2D, un bot, un petit outil pour soi.
On en fait un portfolio, ou un side project « sérieux », avec backlog, roadmap, tickets. On publie, on mesure le trafic, on se dit qu’il faudrait une V2, un refactoring, un peu de CI/CD « pour faire les choses proprement ».
Et progressivement, ce qui était un terrain d’expérimentation devient un deuxième job.
On ne parle plus de plaisir, mais de features manquantes, de dette technique, de « j’ai pas eu le temps d’avancer sur mon projet depuis deux semaines ».
Même geste, même cœur de pratique.
Mais autre regard : celui de la productivité, de l’utilité, du rendement, de la valorisation sociale.
Le piège du métier-passion
On vend beaucoup l’idée que « vivre de sa passion » est le Graal.
Comme si la passion, par magie, immunisait contre l’épuisement, la pression, la répétition, la contrainte.
En réalité, le métier-passion est souvent un accélérateur de risques :
- On accepte plus facilement les débordements, parce que « j’aime ce que je fais ».
- On culpabilise à l’idée de se plaindre, parce qu’on sait que d’autres rêveraient d’être à notre place.
- On internalise la pression : si je fatigue, c’est que je ne suis plus assez passionné·e, pas assez fort·e, pas assez motivé·e.
Pour les tatoueurs dont je parlais, ça donne :
- Des journées où chaque client attend un résultat parfait et unique.
- Une présence quasi permanente sur les réseaux, pour remplir le planning, rassurer, montrer, justifier.
- Des demandes répétitives, des compromis esthétiques, des motifs qu’ils n’auraient jamais dessinés pour eux-mêmes.
Pour les devs, c’est :
- Les sprints qui s’enchaînent, les incidents à heures absurdes, les deadlines qui mangent les soirs et les week-ends.
- L’injonction à se former en permanence sur son temps perso.
- Les side projects qui deviennent une seconde couche de performance – à défaut de rester un espace gratuit.
Dans les deux cas, la passion devient carburant de la machine au lieu d’être un refuge.
Et quand le carburant s’épuise, on accuse la passion elle-même, jamais la machine.
Side projects, dessins perso : encore un travail ?
Il y a un moment où l’on doit poser une question inconfortable :
« Est-ce que mon projet perso / mon carnet de dessin est encore un espace de liberté, ou juste une extension déguisée de mon job ? »
Le tatoueur qui ne dessine plus que pour ses clients (et pour maintenir son niveau sur Insta) vit dans la même architecture que le dev qui ne code plus que pour sa boîte et pour son GitHub « vendable ».
Les deux peuvent se retrouver à ne plus savoir ce que ça veut dire « faire pour rien », sans objectif, sans commentaire, sans validation, sans KPI.
Pour un développeur, le side project est théoriquement un espace de jeu.
En pratique, il est souvent :
- Surconçu pour « être propre »,
- pensé comme une carte de visite professionnelle,
- évalué à l’aune de sa « valeur » (marché, carrière, image).
Pour un tatoueur, le dessin perso peut se transformer en stock latent de futurs flashs, en matière première à monétiser plus tard.
La tentation est forte de tout reconvertir : chaque croquis devient un potentiel produit.
À ce stade, même ce qui devait rester gratuit commence à sentir le travail.
Ce que la passion ne peut pas faire à notre place
Je crois qu’on demande à la passion quelque chose qu’elle ne peut pas faire :
- Protéger des horaires absurdes.
- Compenser des revenus instables.
- Absorber la violence des attentes (clients, managers, communautés).
- Faire tenir un système mal foutu par la seule force de l’amour du geste.
On confond souvent deux choses :
- Le plaisir réel lié à la pratique (dessiner, coder, tatouer).
- Le système dans lequel cette pratique est enfermée (économie, culture pro, outils, attentes).
Quand un tatoueur dit : « J’ai peur de perdre le goût du dessin », on a tendance à l’entendre comme : « Je n’aime plus dessiner ».
Alors qu’il pourrait vouloir dire : « J’en ai marre que chaque trait soit pris en otage par la logique du boulot. »
Quand un dev ne supporte plus d’ouvrir un IDE pour un side project, ça ne veut pas forcément dire qu’il n’aime plus coder.
Ça peut signifier : « Je ne trouve plus d’espace où coder ne soit pas immédiatement aspiré par les mêmes réflexes que mon job. »
Garder quelque chose hors du marché
Je n’ai pas de solution miracle à proposer ici.
Je n’ai pas une check-list « 10 conseils pour ne pas dégoûter de sa passion ».
Ce que j’ai, c’est une intuition qui se précise au fil des conversations : il faut consciemment garder quelque chose hors du marché.
Concrètement, ça peut vouloir dire :
- Avoir des dessins qui ne seront jamais proposés en flash.
- Avoir du code qui ne sera jamais publié ni montré.
- Faire des trucs moches, inutiles, inexploitables – et les considérer comme précieux précisément pour cette raison.
Ça veut dire aussi accepter :
- Qu’il y a des demandes qu’on refuse, même bien payées, parce qu’elles dévorent trop d’espace mental.
- Qu’il y a des technologies, des projets, des « opportunités » qu’on laisse passer, parce qu’on ne veut pas que le code occupe 100% de nos nuits et week-ends.
Et peut-être que la vraie question n’est pas :
« Comment vivre de sa passion ? »
Mais plutôt :
« Qu’est-ce que je refuse de laisser être capté par mon travail ? »
Revenir au geste
À la fin, tout revient au geste :
- Un trait de crayon sur un carnet, sans client au bout.
- Une fonction écrite pour résoudre un mini-problème qu’on est le seul à avoir, sans ticket, sans Jira, sans PR.
Revenir au geste, c’est se souvenir que le métier est construit autour de quelque chose de très simple : une activité qu’on a aimée faire, un jour, sans enjeu particulier.
Le risque, quand tout est métier-passion, c’est de ne plus jamais retrouver ce moment-là.
Ce texte n’est pas une défense de la fuite (tout arrêter, changer de vie) ni un plaidoyer pour le martyr (tenir, coûte que coûte).
C’est juste une tentative de mettre des mots sur ce point de bascule où le plaisir se fait avaler par le travail – chez un tatoueur, chez un développeur, chez toutes celles et ceux qui ont transformé leur passion en métier.
Et de poser cette question, à voix haute, pour moi autant que pour vous :
Qu’est-ce qu’on décide, ensemble ou chacun, de laisser intact, inutile, improductif – et donc vivant ?